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ZONE  INTERMÉDIAIRE

 

   Durant quelque temps, le photographe Nicolas Dhervillers s’est rendu dans le Land allemand de la Sarre, région rhénane aux frontières du Luxembourg et de la Lorraine, en pleine zone désaffectée de l’ancienne usine sidérurgique de Völklingen. De son passage au sein du vaste sanctuaire industriel témoigne une série d’images singulières, des documents étranges, parfois inquiétants. Pleines d’obscurité et parsemées de lumière, les visions de l’artiste, matérialisées par de grands tableaux photographiques, montrent différents sites d’un univers en friche dont la réalité paraît profondément surnaturelle. Laissons-nous guider dans les méandres d’un parcours erratique, aux confins d’un milieu à la fois réel et abstrait, intermédiaire.

 

PASSAGES

   Chose remarquable, l’exploration du photographe semble dénuée d’objectif. Errance solitaire dans un espace déserté depuis bientôt trente ans, lorsque les hauts-fourneaux de l’aciérie fermèrent leurs portes sur fond de crise économique. Déambulation sur un territoire dont Nicolas Dhervillers ne possède sûrement pas la carte. S’est-il perdu dans ce sombre labyrinthe de brique, de fer et d’acier qu’une verdure exubérante envahit par endroits ? Trajet aléatoire, ou dirigé par l’instinct ? L’unique but d’un voyage, c’est parfois le chemin.

 

   A priori, pas de suite logique entre les images, aucun sens de lecture, impossible de dire où commence, où s’achève l’aventure. Peut-être là, dehors, en hauteur, surplombant les bâtisses délabrées de l’infrastructure industrielle. Ou bien ici, à terre, parmi les décombres, dans l’enceinte abandonnée. D’une photographie à l’autre, les perspectives diffèrent, certains plans s’élargissent, laissant poindre un horizon, d’autres se resserrent sur un chaos composé de briques rouges, de structures complexes, pleines de rouille, de mousse verdâtre et de fougères. Réseau dense de lignes et de surfaces colorées obstruant frontalement la profondeur du champ, comme un dripping de Pollock ou un Combine Painting de Rauchenberg. Le photographe avance, observe, revient sur ses pas, grimpe, prend de l’altitude, contemple un panorama, puis se retrouve au sol. Il vagabonde ainsi puis s’arrête un instant pour faire cligner l’œil de verre. Déclic. Une image apparaît, le photographe repart. Difficile de définir précisément ce sur quoi porte son attention. Sans effet de focalisation, ses prises de vue cadrent souvent des plans d’ensemble. Cependant, cette série d’images montre surtout une multitude, une diversité de passages. Allers-retours in situ de l’artiste qui, derrière sa prothèse optique, pérégrine « sur le motif » sans paraître dans le champs de vision, mais pas seulement.

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   Espaces transitoires, chaque vue suggère plusieurs directions. Regards tendus vers des lieux encore invisibles mais à venir –imminents. Des endroits où aller, un peu plus loin, à l’arrière plan. Ailleurs, contenus dans l’image comme un point de fuite, évoqués comme un hors-champ. Autant de régions possibles où se projeter mentalement. Partout, les éléments induisent l’idée même du passage, de la circulation, du déplacement : feu vert sur une route déserte, tranchée, tunnel, voie ferrée, pont aux grandes arcades, passerelles, échelles, escaliers… Combien de portes susceptibles d’être poussées ?

 

PERSONNE

   Sur les pas de Thésée le photographe s’engage, selon la fable d’Ovide, « dans les multiples détours d’un logis ténébreux». À l’intérieur, le dédale des locaux regorge de coins, recoins, zones d’ombre, secrets. N’y a-t-il vraiment personne ? Aucun homme ? Pas une âme ? Plongés dans le silence et l’obscurité, à l’angle d’un mur d’où provient une lumière, on s’attendrait pourtant à voir surgir quelque chose ou quelqu’un. Un spectre, comme dans la précédente série de l’artiste, My Sentimental Archives, où d’actuels paysages sont visiblement hantés par quelque revenant, incarnation fantomatique du passé. Dans Behind the Futur, l’être humain a décidément disparu mais son absence règne dans le royaume vacant de Völklingen.

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   Un jour ou l’autre, tout disparaîtra. Si l’homme est mortel, l’humanité non plus n’est pas éternelle. En attendant la fin du monde, Nicolas Dhervillers nous entraîne à travers le domaine de l’ancien maître Röschling. Carl de son prénom, lequel fit l’acquisition de l’aciérie de Völklingen en l’an 1881, misant sur la production de fonte brute. L’usine devint rapidement le principal producteur du Reich. C’était l’heure de gloire. Durant près d’un siècle, des milliers d’hommes et de femmes ont travaillé dans les conditions les plus pénibles pour la fabrication du fer et de l’acier. Qui se souvient d’eux à présent ? Ces ouvriers des usines sidérurgiques semblent même avoir été oubliés par le photographe August Sander parmi les Hommes du XXème siècle. Dans son grand catalogue typologique, on trouve un directeur de mine, quelques figures d’industriels mais pas un représentant de cette masse d’individus exploités hormis, peut-être, le visage d’un « ouvrier rural » photographié vers 1945 dans le Bassin de la Ruhr.

 

   Certains lieux sont chargés de mémoire. Y pénétrer, c’est s’enfoncer dans leur histoire. Faire l’expérience de ce que Walter Benjamin nomme « l’aura » : « une trame singulière d’espace et de temps ». C’est aussi une question de regards qui s’échangent entre l’inanimé et soi-même lorsqu’on se sent observé. Comme l’écrit Benjamin, « sentir l’aura d’un phénomène c’est lui conférer le pouvoir de lever les yeux ». Pulsion scopique donc, qui s’enracine dans une profonde croyance selon laquelle « les objets conservent quelque chose des yeux qui les regardèrent », tout comme cette zone à l’abandon garde quelque chose de l’animation dont elle fut jadis le théâtre. En échos des voix et regards d’antan, cette usine dépeuplée, son infrastructure à vau-l’eau, ses murs et ses machines « nous regardent ». Lieu commun du langage, révélateur. Tous ces matériaux d’un âge moderne qui périclite sous nos yeux sont comme l’empreinte du plus proche de nos ancêtres. Voici sa trace particulière, son ouvrage collectif. Le grand-œuvre d’une époque. Un héritage. Et l’objet le plus banal, comme cette chaise de ferraille sans plus personne pour s’y asseoir, représente en effet un vestige anthropomorphe qui continue de nous faire signe depuis le lieu –intermédiaire– où il se trouve : à la fois exposé hic et nunc et dans l’éloignement du temps révolu de sa valeur d’usage. « Unique apparition d’un lointain, si proche soit-il ».

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   Si Benjamin considérait les clichés déshumanisés, ou « documents pour artistes », réalisés au début du XXème siècle par Eugène Atget dans les rues vides de Paris, comme les pièces à conviction d’une réalité définitivement privée de son « aura », l’auteur du Livre des Passages désignait cependant la ruine comme le champ de prédilection du phénomène auratique. Or, deux photographies de la série Behind the Futur ressemblent au paysage classique des monuments en ruine. La première image nous ramène sur la terre de la Grèce antique ; au second plan, l’armature métallique d’un bâtiment donne soudain l’impression de voir s’élever, comme au sommet d’un mont de l’Attique, les colonnes doriques d’un temple de pierre. Le second cliché réveille l’imaginaire des cités d’or de la civilisation Inca ; une construction pyramidale surmontée d’une immense cheminée industrielle rappelle la majesté monumentale des pyramides à degrés de Teotihuacan ou celles englouties au cœur d’une forêt vierge.

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UTOPIE

   Zones de transit, les lieux photographiés par Nicolas Dhervillers forment enfin dans leur ensemble un univers en transition. Mutant. La Nature reprenant peu à peu ses droits sur le complexe industriel en déclin. Rares sont les images dépourvues de verdure, la végétation sauvage l’emporte presque intégralement, avec ses tonalités vertes, plus ou moins claires et saturées, sur la gamme hétéroclite des fondations artéfactuelles : gris terne du béton, brillance de l’acier, nuances rouge orange du fer rouillé… Au regard de l’artiste, le paisible éden de Völklingen se métamorphose en no man’s land obscur, étrangement inquiétant.

 

   Une pénombre particulière baigne constamment le champ des représentations et dans cette obscurité générale se détachent des formes lumineuses et colorées. Architecture de métal, tuyauteries, machines, objets ainsi que cette flore abondante dont certaines feuilles ruissèlent parfois bizarrement de lumière, comme autant de lucioles phosphorescentes. Quelques halos se répandent, par diffraction, produisant des zones de clarté d’intensité variable qui modèlent le champ de vision. Mais d’où proviennent ces rayons ? D’une source difficilement localisable, improbable. On peine à cerner où se situe l’artifice. Le doute s’installe en profondeur. Sommes-nous le jour ou la nuit ? Ce mélange de clarté et d’opacité traduit-il l’instant prodigieux d’une éclipse solaire ? Ce jeu d’ombre et de lumière est propre au travail de Nicolas Dhervillers. Un traitement singulier que l’on retrouve dans ses séries antérieures. Le ciel avait commencé à s’obscurcir en 2008 sur les Landscape Paintings. La pénombre s’était ensuite propagée un peu partout, dans les deux volets successifs des Tourists (2009-2010), puis sur My Sentimental Archives (2011)Elle domine d’ailleurs encore aujourd’hui les Hommages (2012) de l’artiste.

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   Loin de cette clarté systématique de l’objectivité documentaire des maîtres Becher quant à leur inventaire photographique des bâtiments industriels, les visions contrastées de Nicolas Dhervillers relèvent d’un clair-obscur pictural. À la fois photographie et peinture, ses « tableaux documents » incarnent, à l’instar des représentations « presque documentaires » d’un Jeff Wall, le rapport dialectique, si contemporain, entre véracité et fiction, transparence et illusion. Réalité du simulacre, virtualité du réel. Au croisement d’un état des lieux de l’archive et d’une création fantasmagorique, entre la mémoire collective et l’imaginaire personnel d’une forme d’anticipation futuriste, la réalité de cet univers est fondamentalement onirique.

 

   À l’image du film Stalker du cinéaste russe Tarkovski, grande référence de Nicolas Dhervillers, le monde incertain du rêve apparaît comme la source étrangement familière des « impressions » de l’artiste. À la fois mentales et concrètes, champ de l’imagination et des images. Zone intermédiaire, utopique, où les points de vue du photographe et du spectateur interfèrent, devenant pour ainsi dire le milieu, le « medium », de notre propre égarement.

JÉRÉMIE  BENNEQUIN

Cet essai, traduit en allemand, a fait l'objet d'une publication  dans le catalogue d'exposition Behind the future, Nicolas Dhervillers, Édition Völklingen Hütte, 2012.

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